28 octobre 2009
n°1
1972
"Il est ou? demande Annie avec angoisse à son père. Je peux plus attendre, je vais accoucher, il faut absolument que Georges arrive et me conduise à l'hôpital!"
Le père d'Annie, Pierre, est un homme imposant, fortement charpenté qui ne montre pas encore son mécontentement et sa colère à sa fille pour ne pas lui communiquer d'angoisses mais les aiguilles qui s'affolent sur sa montre commencent à lui faire naître un sentiment de haine à l'égard de son gendre. Ce n'est qu'un irresponsable, je le savais que ça se passerait comme ça! Il jette des coups d'oeil à Léontine, sa femme, qui n'en finit plus de marmonner dans son coin.
"Mais c'est pas possible, il lui est arrivé quelque chose! Il a dit qu'il allait acheter des cigarettes et qu'il revenait. Quand même, il a bien vu qu'elle commençait à avoir des contractions!
- Arrête maman, s'il te plaît, tu l'as déjà dit cent fois, c'est pas le moment...
- Mais c'est pas normal, ça fait plus d'une heure qu'il est parti!"
L'ambiance générale commence à devenir houleuse dans la petite maison du quartier tranquille des Charmilles. Léontine ne se supporte plus. Voilà un an qu'ils sont mariés et c'est un an de mensonges, de tromperie et de malhonnêteté. Et ma fille, il y pense? Il la rend malheureuse!
" Tu vois Annie, je te l'avais dit!
- C'est pas le moment, je t'assure... Il faut que je parte tout de suite sinon je vais accoucher ici!"
L'angoisse commence à envahir Annie qui se met à pleurer de douleur et de désespoir.
"Je le veux plus ce bébé! J'ai mal!
- Je vais chercher un voisin, dit Pierre. Peut-être que les Jeannet pourront t'emmener. Allez, tiens le coup ma petite!"
Pierre et Léontine n'ont jamais eu de voiture. Ils se sont rencontrés tard, à plus de trente ans, se sont mariés en 1945 et ont eu quatre enfants: Jean en 1947, Catherine en 1948, Solange début 1950 et Annie fin 1951. Ils habitent depuis toujours dans la même ville et leur vie s'est toujours cencentrée autour de leur quartier. Pierre est un cantonnier bon vivant. Il aime la bonne chair et le bon vin. Il a toujours été apprécié de ses collègues et de son voisinage. C'est un personnage et lorsqu'il parle, on l'écoute. Il est d'une sensibilité à fleur de peau et malgré son air souvent bourru, il ne ferait jamais de mal à une mouche. Léontine, quant à elle, est d'une nature inquiète: du genre j'arrête tout si on frappe à la porte, on ne sait jamais, c'est peut-être une très mauvaise nouvelle. C'est une petite femme rondouillarde qui s'agite toujours dans sa cuisine et se plait à répéter les choses plusieurs fois de suite pour être bien certaine qu'on l'a comprise, sinon entendue. C'est une "tracassière" comme elle se plait à le dire. Et d'ailleurs, le mariage de sa plus jeune fille, lui a valu beaucoup de maux d'estomac. Visiblement, son inquiétude était fondée sur une réalité, le George n'étant qu'un avorton, un bon à rien! Et en plus, il lui a fait un enfant! Comment ils vont l'élever s'il n'est jamais à la maison? Heureusement qu'Annie travaille... Léontine n'en finit plus de gamberger et de tout voir en noir. Et cette petite Annie qui gémit... Oh putain, putain, putain!!! Elle est comme ça Léontine, elle jure quand elle est en colère ou quand elle ne maitrise plus son angoisse, si bien qu'en ce 27 janvier, les jurons fusent. Elle regarde sa fille du coin de l'oeil, ce qui exaspère Annie car les regards de sa mère la renvoient à l'échec de son mariage. Il est déjà assez difficile d'accéder au rôle de femme dans une famille et d'autant plus aux yeux de sa propre mère.
Annie était fière d'être la première des trois filles à avoir un enfant. Ses deux soeurs sont mariées bien sûr mais aucun bébé pour l'instant. Seul Jean a honoré la famille d'un fils. Et elle, la "petite", comme ils l'appellent encore tous, avait fièrement annoncé qu'elle était enceinte neuf mois plus tôt.
