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fiches de lectures par ci et photos par là, quotidien de ci de là

17 novembre 2009

n¨4

Previously: n°1, n°2, n°3

Je me fais des idées, c'est l'angoisse qui parle, pas moi. François est juste parti vérifier que tout va bien avec la vache et il va revenir dans un instant pour que nous partions pour la clinique. Il faudrait qu'il arrive maintenant quand même... Les contractions sont rapprochées à présent. Ah, un bruit dehors, ce doit être François qui arrive. Oui, il est là.
"Le veau... ça va dit-il en repoussant la porte d'entrée. Je suis crevé et je dois encore m'occuper de ceux qui sont à l'étable."

François est agriculteur. Il travaille depuis toujours et la ferme est à la fois sa maison et son travail. Evidemment, il est le seul à avoir cette vision des choses.
Cela fait deux ans qu'ils sont mariés et il faut bien avouer que la vie d'un fermier n'est pas toujours simple, ni pour lui-même, ni pour l'entourage d'ailleurs. En effet, les dimanches sont identiques aux autres jours de la semaine, les horaires sont complètement décalés et il n'est pas rare que sa journée se finisse vers dix heures du soir. La nuit n'est pas toujours aussi tranquille: on n'est pas à l'abri d'un pépin avec une vache et les fêtes ne sont pas complètement vécues comme telles car l'amour d'un bovin pour son maître est quotidien.
Bref, une fois mariés, le bébé a mis du temps à pointer le bout de son nez. Christine ne comprenait pas pourquoi elle ne tombait pas enceinte. D'un autre côté, la perspective d'avoir un enfant était... disons, angoissante. A quel moment lui donnerait-elle du temps? Et François? Quand il rentre, c'est pour manger et dormir. A la rigueur, il ferait un gouzi gouzi entre deux tasses de café mais pour le reste... Et la nuit? Un bébé, ça se réveille la nuit, non? Combien de temps? Toutes ces interrogations, Christine les avait eues aux cours de ces deux ans et n'y avait pas trouvé de réponses. Quand le mois suivant, elle découvrait avec déception que "l'affaire" n'était pas encore engagée, elle était aussi soulagée de remettre ça pour le mois suivant. Ses sentiments étaient bizarrement entremêlés. D'un côté, elle voulait donner naissance à un enfant - car c'est le but du mariage et c'est la vie, non? - mais tout à la fois, elle ne savait pas comment elle gèrerait seule un enfant, car elle ne pourait pas compter sur François, elle en était certaine. Ce qu'elle ne savait pas en revanche, c'est la fatigue qu'une grossesse occasionne. Dès les premiers jours, avant même qu'elle ne découvre la bonne nouvelle, Christine s'était traînée péniblement de la chaise de la cuisine au lit de la chambre, de la chaise de sa cuisine, à la chaise de son bureau. Quelques jours plus tard, un petit soupçon s'était forgé. Une prise de sang avait alors confirmé la chose: elle était enceinte.
François n'avait pas compris tout de suite. Il n'avait d'ailleurs pas remarqué la pâleur inhabituelle de sa femme, ni sa fatigue. Quant au reste, ça lui était passé bien au-dessus de la tête. Il avait fallu qu'elle emploie les vrais mots car les allusions du style "avec un gros ventre, je ne pourrais peut-être plus t'aider à traire les vaches" n'avaient pas fait mouche, pas plus que "j'ai besoin de sommeil car il se peut que nous soyons réveillés la nuit dans quelques temps." Christine était sûre que son homme comprendrait, mais que nenni, il avait fallu dire les choses, vraiment.
Donc, un soir, en allant se coucher, Christine avait dit:
"François?
- Mmmmh.
- François, il faut que je te dise quelque chose.
- Tu t'es encore disputée avec ta collègue? Comment elle s'appelle déja?
- Non François, j'ai une nouvelle à t'annoncer." Les larmes lui étaient montées aux yeux et elle avait pensé qu'il avait saisi. Elle s'attendait à ce qu'il la prenne dans ses bras mais il l'a regardait d'un air à peine interrogateur, attendant la suite. D'abord, était-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle?
"Tu as compris?
-Non dit-il penaud. Je devrais? Euh... Bonne au moins la nouvelle?
- Oh François, tu es exaspérant! Tu ne comprends donc pas?! Tu vas être papa! Je suis enceinte!
- Ah?... Bon... et bé, c'est bien.
- "C'est bien"?  C'est tout ce que tu trouves à dire?? Mais enfin...
- Mais qu'est-ce que tu veux que je te dise? Oui c'est bien. C'est ce que tu voulais non?
- Et pas toi? Christine était furieuse à présent Elle sentait que ses joues devenaient rouges de colère. Elle hurlait presque.
- Mais si, mais c'est quand même des trucs de bonnes femmes! Mon père, il dit que..."
Elle ne lui laissa aucune chance de terminer sa phrase et explosa:
" Ca fait deux ans que j'entends ça: "mon père par-ci, mon père par-là!" C'est avec moi que tu vis je te signale, pas avec ton père!
- Ne dis pas ça! Sans lui, on aurait pas tout ce qu'on a..."
François avait du mal à se défendre et à dire ce qu'il voulait exprimer vraiment tellement Christine était furibarde. De plus, il ne comprenait pas vraiement cette colère si soudaine. Qu'avait-il dit qui ait bien pu la froisser? Alors là, les femmes sont parfois surprenantes!

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12 novembre 2009

n°3

Previously: n°1n°2

Au fil des minutes qui passent comme des jours entiers, la douleur s'intensifie. Annie ne sait plus comment se tenir. Elle essaie de rouler sur le côté gauche pour calmer les contractions qu'elle ressent dans tout le ventre et dans les reins mais rien n'y fait. Sa respiration s'accélère et les encouragements de l'infirmière ne la calment pas vraiment. Elle fulmine contre la douleur et contre Georges. Elle voudrait être ailleurs, ne plus avoir mal. Bien sûr, elle avait entendu des conversations sur les accouchements mais jamais elle n'aurait pu imaginer qu'elle puisse ressentir ça. A bout de souffle, elle parvient à articuler:
"Je me sens pas bien... Je vais m' évanouir..." Son regard se trouble et les voix s' éloignent. Elle entend un sifflement de plus en plus intense et de la sueur froide sur son front et dans sa nuque la fait frissonner. Et puis soudain, c'est le trou noir...

Pendant ce temps, Pierre et Léontine assistent à l'entrée de deux autres personnes dans la salle d'accouchement. Ils sont vêtus de blanc et déjà masqués. L'inquiétude commence à les envahir mais aucun des deux ne prononce un mot.
Au même moment, Annie subit une anesthésie au masque et le médecin essaie d'aller récupérer le bébé à l'aide des forceps. Il consulte son assistante qui lui confirme que la patiente est stable. Selon le monitoring, le bébé semble aller tout à fait bien , lui aussi. S'aidant des contractions qui commencent à expulser l'enfant du ventre de sa mère, l'accoucheur applique les forceps de chaque côté de la tête qu'il devine, à l'entrée du col de l'utérus. Les positionnant du mieux possible, il tire délicatement sur la tête. Le miracle opère car quelques secondes plus tard, une petite fille hurle à plein poumon! Il est 19 heures 32. Un bracelet rose sans nom est placé au poignet droit du nouveau-né.

Pierre et Léontine entendent crier  l'enfant et se lèvent d'un bond, regardant avidement la porte de la fameuse salle. Une femme en sort presque aussitôt un sourire aux lèvres et leur annonce que c'est une fille. Elle les rassure, tout va bien, on est en train d'examiner l'enfant, de le peser et de le mesurer. La maman va partir en salle de réveil car elle a fait un petit malaise qui lui a valu une anesthésie pour que l'accouchement continue à se dérouler correctement. Ils verront le bébé dans un petit quart d'heure et leur fille dans un peu plus de deux heures. Qu'ils se rassurent, tout va pour le mieux. Il faudrait aussi prévenir le papa... Tiens où est-il au fait?

Ma Lisa, que tu es petite, que tu es mignonne, tu as l'air si fragile. Pierre porte délicatement sa petite-fille sur son bras gauche et lui caresse la joue du bout du doigt. Il est tout retourné et éprouve des sentiments très confus. Une larme vient rouler sur son visage. Un sentiment de fierté l'envahit et tout à la fois, une colère immense lui tord les tripes. Où est ce bougre d'âne de Georges? Pourquoi n'est-il pas le premier à prendre cette petite dans ses bras?
"Où est Georges? Quand je vais le voir, je vais lui casser la gueule!
- Calme-toi  Pierre! Ne parle pas comme ça devant la petite!
- Mais tu te rends compte! Il n'est pas là! Il a laissé ma fille accoucher sans lui! Je vais lui tordre le cou!"
La rage lui déforme les traits et donne une couleur rose vif à son visage.
"Donne-la moi. Là... Viens avec ta mémé, petite puce..."
Pierre laisse Léontine prendre Lisa. Avec délicatesse, elle passe ses deux mains dans le petit dos et soulève le petit corps endormi. Les grands-parents sont furieux mais heureux. Bientôt, ils verront Annie et c'est tout ce qui compte.

Aux alentours de vingt-deux heures, Annie est installée dans sa chambre avec sa fille. Elle la cherche des yeux aussitôt qu'elle passe le pas de sa porte sur son lit roulant. Le brancardier qui la conduit lui a affirmé que sa petite, oui c'est une fille, l'attend patiemment avec ses parents et qu'elle va pouvoir la prendre dans ses bras. Effectivement, à peine a-t-elle franchi le seuil de la chambre qu'elle apperçoit un petit lit transparent avec un bébé endormi. Très émue, elle éclate en sanglots et demande: "C'est mon bébé? Mon dieu qu'elle est jolie! Je veux la tenir, maman, passe-la moi s'il te plaît..." Lisa est posée avec précaution dans les bras de sa maman et Annie pleure de plus en plus. Ses parents assistent avec désarroi, tristesse, joie et bonheur à tout ce capharnaüm d'émotions. Dans le silence de la chambre, l'on entend que les sanglots profonds de la nouvelle maman. Personne ne dit rien, d'ailleurs, personne ne sait quoi dire. La seule pensée qui anime tout le monde est Georges. Finalement, il aura réussi à monopoliser l'attention toute la journée par son absence alors que la vedette en ce 27 janvier est sans aucun doute Lisa.

"Annie, nous allons rentrer. On va prendre un taxi et on reviendra te voir demain matin, d'accord?
- Oui... J'aurais tellement voulu que...
- Je sais ma petite, répond Pierre en déposant un baiser sur le front de sa fille, je sais."

Il est 23 heures 51 quand Annie éteint la lumière douce de son chevet. Lisa est bien endormie dans son petit berceau.

***

"Nous sommes le 27 janvier 1972, il est 19 heures, tout de suite, le journal est présenté par..." Christine ne laisse pas au présentateur d'Inter terminer sa phrase, elle tourne la molette du poste. Depuis maintenant deux bonnes heures, elle essaie de maîtriser les douleurs de son ventre. Seule à la maison, elle attend avec une impatience grandissante le retour de son mari, François. A-t-il compris tout à l'heure quand il est parti soit disant pour deux minutes, que Christine allait peut-être donner naissance au bébé aujourd'hui? Oui, bien sûr, il ne peut pas ne pas avoir compris.

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01 novembre 2009

n°2

Previously: n°1


Elle a immédiatement changé de statut, elle l'a très bien ressenti. Toute son enfance, on l'a traitée en gamine, celle qui ne sait pas, celle qui ne peut pas faire, celle qui est trop petite. L'annonce de la grossesse a tout changé. Son père a versé une larme et Catherine et Solange, malgré la jalousie d'avoir été devancées, l'ont chaleureusement félicitée. Sa mère l'a prise dans ses bras et lui a dit qu'elle était une femme à présent. Jean, fidèle à lui -même, a hoché la tête, ce qui voulait certainement dire que c'était bien. Mais là, aujourd'hui, rien ne se passe comme elle l'a souhaité, rêvé, idéalisé. Georges n'est pas le mari idéal. L'homme se révèle trompeur et absent. Ce bébé, il ne le souhaite pas vraiment. D'ailleurs, il ne s'est pas réellement intéressé à la grossesse et là bordel, il est où? Quelle mascarade! Pourquoi a-t-il absolument tenu à se marier si c'est pour la laisser tomber aujourd'hui? De quoi elle a l'air, elle, maintenant? D'une gourde qui se fait avoir! Tu parles d'une infantilisation! Elle ne se sent plus du tout femme mais une  toute petite fille prise en faute et qui voudrait partir loin, très loin, pour ne pas avoir à affronter le regard des autres.

Elle sort immédiatement de sa réflexion morbide au moment où son père entre comme un fou dans le salon:
"Allez, c'est parti ma petite!  Monsieur Jeannet nous attend en bas dans sa DS. On sera à la clinique dans dix minutes. Où est ta valise?
- Chez moi..." dit-elle gênée. Décidément, elle les accumule. Venue pour le déjeuner chez ses parents avec son mari, elle n'avait pas pensé une seconde qu'elle pourrait repartir de chez eux en trombe pour aller mettre son bébé au monde.  Merde, merde, je vais devenir folle!

"Ah... Qu'est-ce qui se passe... J'ai.. Je suis..., bredouille-t-elle
- Oh la la, elle a perdu les eaux Pierre! Vite, il faut partir!"

S'il avait fallu que ce départ soit discret, c'était râté. La moitié de la rue est maintenant au courant que la fille Vareille va accoucher. Ils regardent tous cette petite équipée qui sort du numéro sept à grands fracas. Pierre porte sa fille jusque dans la voiture tandis que Léontine lui répète:
"Attention, tu vas la tomber! Attention, tu vas la cogner! Tu ne devrais pas la porter comme ça! Tu veux que je t'aide? Tu es sûr que tu vas y arriver seul? Mais laisse-moi t'aider! Attention à la marche!
- Mais bon dieu, fous-moi la paix, tu vois pas que tout le monde te regarde crier?!
- Mais je crie pas, c'est toi qui hurles! Attention à la porte!"

Mais merde, même aujourd'hui, ils vont se disputer, alors que je souffre le martyr et que Georges, ce connard, est en train de faire je ne sais quoi!!! Bordel!
"Arrêtez s'il vous plaît, tout le monde vous regarde!"

Dans la voiture, ils continuent de se chamailler pour la valise. Pierre pense qu'il faut filer tout de suite à la clinique tandis que Léontine lui fait remarquer que c'est bien un homme, que même après quatre enfants, il ne sait toujours pas qu'un accouchement dure des heures et qu'ils ont bien le temps de faire un petit détour par l'appartement de leur fille pour aller récupérer la fameuse valise, ce sera bien plus pratique ensuite, Annie trouvera toutes ses affaires et celles du bébé. Et puis, on ne sait jamais, si Georges ne réapparaissait pas de sitôt, comment ferait leur fille pour se changer? Les arguments sont abattus les uns après les autres sur un ton qui ne supporte aucune réplique et Pierre compatissant, fait signe à monsieur Jeannet de bien vouloir aller tout droit une fois arrivés aux grandes maisons pour aller chercher la valise.
"T'en fais pas Annie, dit monsieur Jeannet, ta mère a raison. Il va pas sortir comme ça dans la voiture le petit. Ma Simone, quand elle a eu Madeleine, elle y est restée plus de vingt heures... Moi, je savais plus quoi faire, alors, je suis parti boire un coup avec les copains. Tiens, ton père étais là ce jour-là, tu te souviens Pierre?
-Vingt heures?... souffle-t-elle, vingt heures..."

Il aura fallu exactement onze minutes à Pierre pour aller récupérer le paquetage maternel au cinquième étage. Une fois redescendu, il grimpe dans la vieille DS et ils filent tout droit jusqu'à la clinique du Parc où Annie est immédiatement prise en charge par une soeur-infirmière.
"Où est le père? demande-t-elle, autoritaire.
- Ici", répond Pierre, un peu penaud. C'est qu'elle lui ferait presque peur avec sa coiffe sur la tête et son air austère.
Elle le juge de toute sa hauteur et dédaigneusement lève les yeux au ciel et réplique:
"Le père de l'enfant, c'est vous? Vous me semblez un peu vieux!"
Se rendant soudainement compte de la confusion, Pierre esquisse un sourire gêné et dit:
"Non, je suis le père de la future maman." Et il ajoute aussitôt: "Le papa arrivera plus tard".

Les formalités d'admission ne prennent que quelques minutes et Annie est conduite dans la salle de travail. Ses parents restent dans la salle d'attente qui est contigüe à celle-ci, si bien qu'ils peuvent suivre les opérations d'assez prêt.

Sans lui adresser le moindre regard, un homme tout de blanc vêtu explique à Annie qu'il va maintenant juger de l'avancement du travail.
"Vous allez avoir votre bébé très vite, Madame, votre col est presque entièrement dilaté.
- Ah? parvient-elle à souffler.
- Qu'est-ce que vous voulez, un garçon ou une fille?
- Mon mari préfèrerait un garçon mais moi, ça m'est égal.
- Et votre mari, il ne veut pas assister à l'accouchement? Vous savez, maintenant, les hommes ont leur place à côté de leur femme pour les aider et les encourager. Et puis le bébé ressent la présence de son père!
- Je... je... je ne sais pas où il est...", parvient-elle à dire après une contraction extrêment douloureuse.


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28 octobre 2009

n°1

1972



"Il est ou? demande Annie avec angoisse à son père. Je peux plus attendre, je vais accoucher, il faut absolument que Georges arrive et me conduise à l'hôpital!"

Le père d'Annie, Pierre, est un homme imposant, fortement charpenté qui ne montre pas encore son mécontentement et sa colère à sa fille pour ne pas lui communiquer d'angoisses mais les aiguilles qui s'affolent sur sa montre commencent à lui faire naître un sentiment de haine à l'égard de son gendre. Ce n'est qu'un irresponsable, je le savais que ça se passerait comme ça! Il jette des coups d'oeil à Léontine, sa femme, qui n'en finit plus de marmonner dans son coin.
"Mais c'est pas possible, il lui est arrivé quelque chose! Il a dit qu'il allait acheter des cigarettes et qu'il revenait. Quand même, il a bien vu qu'elle commençait à avoir des contractions!
- Arrête maman, s'il te plaît, tu l'as déjà dit cent fois, c'est pas le moment...
- Mais c'est pas normal, ça fait plus d'une heure qu'il est parti!"

L'ambiance générale commence à devenir houleuse dans la petite maison du quartier tranquille des Charmilles. Léontine ne se supporte plus. Voilà un an qu'ils sont mariés et c'est un an de mensonges, de tromperie et de malhonnêteté. Et ma fille, il y pense? Il la rend malheureuse!

" Tu vois Annie, je te l'avais dit!
- C'est pas le moment, je t'assure... Il faut que je parte tout de suite sinon je vais accoucher ici!"
L'angoisse commence à envahir Annie qui se met à pleurer de douleur et de désespoir.
"Je le veux plus ce bébé! J'ai mal!
- Je vais chercher un voisin, dit Pierre. Peut-être que les Jeannet pourront t'emmener. Allez, tiens le coup ma petite!"

Pierre et Léontine n'ont jamais eu de voiture. Ils se sont rencontrés tard, à plus de trente ans, se sont mariés en 1945 et ont eu quatre enfants: Jean en 1947, Catherine en 1948, Solange début 1950 et Annie fin 1951. Ils habitent depuis toujours dans la même ville et leur vie s'est toujours cencentrée autour de leur quartier. Pierre est un  cantonnier bon vivant. Il aime la bonne chair et le bon vin. Il a toujours été apprécié de ses collègues et de son voisinage. C'est un personnage et lorsqu'il parle, on l'écoute. Il est d'une sensibilité à fleur de peau et malgré son air souvent bourru, il ne ferait jamais de mal à une mouche. Léontine, quant à elle, est d'une nature inquiète: du genre j'arrête tout si on frappe à la porte, on ne sait jamais, c'est peut-être une très mauvaise nouvelle. C'est une petite femme rondouillarde qui s'agite toujours dans sa cuisine et se plait à répéter les choses plusieurs fois de suite pour être bien certaine qu'on l'a comprise, sinon entendue. C'est une "tracassière" comme elle se plait à le dire. Et d'ailleurs, le mariage de sa plus jeune fille, lui a valu beaucoup de maux d'estomac. Visiblement, son inquiétude était fondée sur une réalité, le George n'étant qu'un avorton, un bon à rien! Et en plus, il lui a fait un enfant! Comment ils vont l'élever s'il n'est jamais à la maison? Heureusement qu'Annie travaille... Léontine n'en finit plus de gamberger et de tout voir en noir. Et cette petite Annie qui gémit... Oh putain, putain, putain!!!  Elle est comme ça Léontine, elle jure quand elle est en colère ou quand elle ne maitrise plus son angoisse, si bien qu'en ce 27 janvier, les jurons fusent. Elle regarde sa fille du coin de l'oeil, ce qui exaspère Annie car les regards de sa mère la renvoient à l'échec de son mariage. Il est déjà assez difficile d'accéder au rôle de femme dans une famille et d'autant plus aux yeux de sa propre mère.

Annie était fière d'être la première des trois filles à avoir un enfant. Ses deux soeurs sont mariées bien sûr mais aucun bébé pour l'instant. Seul Jean a honoré la famille d'un fils. Et elle, la "petite", comme ils l'appellent encore tous, avait fièrement annoncé qu'elle était enceinte neuf mois plus tôt.

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20 mai 2009

Un don - Toni Morrison

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Fin du XVIIème siècle en Amérique. L'esclavage n'est pas encore une histoire de race. On peut payer d'une personne pour n'importe quelle dette, les personnes étant monnayables. L'histoire se situe dans une ferme où le couple a à son service trois jeunes femmes ou filles: Lina, une esclave, proche de rebekka, la maîtresse de maison, Sorrow et Florens.

On navigue dans la tête des unes et des autres, leur vie d'avant l'esclavage, leurs peurs, leurs espoirs.  La maladie fait peur, certaines croyances font peur, la vie est dure et chacun essaie de tenir le coup.

Toni Morrison nous raconte des vies brisées mais qui acceptent l'inévitable fatalité de leur existence. Le récit est volontairement  embrouillé si bien que la lecture est parfois difficile. Il faut constamment se poser la question de savoir si nous sommes dans le réel ou l'imaginaire, dans le présent ou dans le passé. La jeune Florens qui a été donnée par sa mère au maître, ne comprend toujours pas pourquoi des années après, sa mère l'a choisie elle, plutôt que de se sacrifier elle-même.

C'est un roman qui est souvent dur par l'histoire qu'il raconte. La vie des hommes et des femmes n'a bien évidemment rien à voir avec ce que l'on peut penser. Une vie humaine n'avait pas la même valeur qu'aujourd'hui et l'on envisageait pas les enfants avec la bienveillance qui les entoure aujourd'hui. La mort est racontée, la souffrance, les larmes, le viol, la soussmission et le désespoir.

Un roman fort qui ne laisse aucun espoir à quiconque, ni aux maîtres, ni aux esclaves et encore moins aux femmes.

A lire si on se sent prêt à plonger dans l'univers presque bestial de cette époque.

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06 mai 2009

Perte et Fracas - Jonathan TROPPER

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Doug a 29 ans et il est veuf. Hailey, sa femme, est décédée dans un accident d'avion. Plus âgée que lui, elle lui laisse un fils, un ex-mari et une maison dans une banlieue chic américaine. Doug est malheureux et rien ne semble pouvoir le sortir de son mal-être.  L'histoire commence ainsi. Il se complait depuis un an dans son malheur, boit pour oublier, dort pour oublier et envoie paître le premier venu pour qu'il n'oublie pas qu'il est malheureux!

Mais Doug est un homme intelligent et il est soutenu par sa famille et surtout par sa soeur jumelle qui vit aussi des déboires. Son autre soeur se marie avec un homme qu'elle a rencontré lors de l'enterrement d'Hailey, si bien que Doug n'accepte pas d'emblée ce mariage. Sa mère boit pour supporter son mari, médecin de son état mais surtout diminué de ses moyens ayant eu un accident cérébral quelques années plus tôt.

Le tableau semble très noir, surtout si on y rajoute l'adolescent malheureux d'avoir perdu sa mère et qui jongle entre un père totalement absent et un beau-père, totalement incapable de sortir de son auto-apitoiement. Pourtant, ce roman est une bulle d'optimisme, sans fanfaronnade ni sentimentalisme. Chacun essaie de se dépétrer comme il peut de la mélasse dans laquelle il est tout en regardant l'autre qui est lui aussi très mal. Ils se serrent les coudes comme ils peuvent, essayant d'apporter du soutien et des solutions à celui qui semble plus mal.

C'est un roman qui est très bien écrit. Il est dans la lignée de ses romans précédents, Le livre de Joe et Tout peut arriver. On se prend au jeu des personnages et on a envie de s'installer en face d'eux avec une tasse de café ou un bon verre pour leur donner des conseils et leur exposer notre façon de voir les choses.

Je vous le recommande vivement. Bonne lecture.

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